L’Europe, c’est la paix guerre

« Que la connaissance de la vérité est douloureuse lorsqu’elle ne recèle aucun réconfort ! »

Sophocle

je ne sais pas pour vous mais perso j’ai la désagréable impression que l’Humanité n’avance pas mais recule…

La massue de Gnorf


« Je sais comment ça a commencé. J’étais là, j’ai tout vu.

On vivait bien tranquillement dans notre caverne au flanc de la vallée. Le matin, on se chauffait au soleil, et l’après-midi, pour sortir de l’ombre, on allait chasser sous la direction de Gnorf-le Chef, notre chef. Pas mauvais bougre, Gnorf. Il savait maintenir l’ordre parce qu’il était le plus costaud et qu’il avait la plus grosse massue. Il l’avait prouvé le jour où Snark-le-Goinfre et Bheurp-le-Goulu se disputaient une oreille de mammouth qu’on avait tué la veille. Gnorf-le-Chef les a mis d’accord en deux coups de massue, bing, bang, et quelques jours plus tard il a fallu balancer Snark-le-Goinfre dans la rivière à cause de l’odeur. Bheurp-le-Goulu, lui, il en a réchappé, mais on l’a rebaptisé Bheurp-l’Abruti à cause de son regard vague, de son sourire baveux et de sa chanson incessante : « Bing-bang, bing-bang ».

Bref, tout allait bien, on obéissait à Gnorf-le-Chef et on mangeait presque tous les jours quand les Autres sont arrivés. Une bande de gens qu’on ne connaissait pas (forcément, on ne connaissait que nous) et qui se sont installés juste en face, sur l’autre flanc de la vallée.

En les voyant, Gnorf-le-Chef est entré dans une rage folle. Faut dire qu’il aimait bien qu’on le respecte et qu’on sache qu’il était le plus costaud. Mais comment voulez-vous vous faire respecter à travers toute la largeur d’une vallée ? Il a gueulé de toutes ses forces que les Autres devaient filer, que c’était notre vallée à nous et qu’il était lui-même, personnellement, le plus costaud avec la plus grosse massue. Mais ça n’a pas paru émouvoir les Autres. Comme c’était l’après-midi et qu’ils avaient le soleil chez eux, ils se sont étendus et ils ont fait une petite sieste. Une sieste l’après-midi ! Gnorf-le-Chef n’avait jamais vu ça. Il était tellement furax qu’il a failli casser sa belle grosse massue en tapant d’énervement sur la tête de Hunga-la-Grosse, sa sixième épouse (il était le seul à avoir des épouses puisqu’il était le chef). Il n’a arrêté que lorsqu’elle n’a plus eu de tête du tout. Après, on l’a jeté à la rivière comme Snark-le-Goinfre et pour la même raison.

Quand il a été un peu calmé, Gnorf-le-Chef nous a rassemblés et a décidé que les autres devaient disparaître. On allait descendre jusqu’à la rivière au fond de la vallée, remonter de l’autre côté et on allait massacrer tous les Autres pour leur apprendre à obéir. Et s’ils avaient des vivres avec eux, on pourrait même manger une deuxième fois aujourd’hui.

Mais, manque de pot, les Autres nous ont entendu arriver, et au lieu de se laisser assommer par nos massues, ils ont sorti des bâtons pointus et ils ont fait des trous dans le ventre de Gnorf-le-Chef et des copains. Ca les a rendus tout songeurs et immobiles par terre, et moi, qui arrivais un peu en arrière après avoir jeté ma massue pour montrer que j’étais gentil, j’ai pu flanquer à la rivière tous les guerriers de mon clan. Puis le chef des Autres, Booof-le-Maître, a traversé l’eau et a expliqué aux veuves de Gnorf-le-Chef qu’elles étaient devenues ses épouses à lui. Comme il était le plus habile à manier le bâton-pointu-qui-fait-des-trous-dans-le-ventre, elles n’ont pas dit non. D’ailleurs, non, c’est un mot qu’elles ne connaissaient pas.

Et puis Booof-le-Maître a eu une idée : pour éviter de se faire surprendre par des Autres comme nous (car pour lui, curieusement, c’est nous qui étions les autres), il allait choisir un certain nombre de costauds. Ils seraient armés de bâtons pointus ET de massues, au diable l’avarice, et leur fonction serait de défendre notre camp contre les Autres, voire éventuellement d’attaquer les Autres dans leur camp.

C’est ainsi que ça a commencé. J’étais là, j’ai tout vu. A la mort de Booof-le-Maître, son fils G-G-Glub-le-B-B-Bègue lui a succédé, la vallée est devenue trop petite pour abriter tout le clan, alors on a émigré dans la plaine et là on a rencontré des Autres qui se déplaçaient à cheval, c’était intéressant à voir, on s’est battu et on s’est fait massacré, et comme il n’y avait pas de rivière, j’ai du faire des trous dans la terre pour ceux qui ne bougeaient plus, et puis je suis parti avec le chef des cavalier, Tsing-le-Boum, et on a conquis des territoires, et puis il y a eu l’âge du bronze et celui du fer et un moine allemand a inventé la poudre découverte par les Chinois (eux ne s’en servaient que pour des fusées) et en 1798 la France a créé la conscription obligatoire et en 1945 les Américains ont fait péter deux bombes atomiques. Le progrès, quoi. Mais on en est toujours au même point qu’au temps de Gnorf-le-Chef : on gaspille du temps et des efforts, on dépense un pognon fou, on fabrique des saloperies qui fendront la Terre en deux, tout ça parce qu’on se méfie des Autres et eux de nous.

Il n’y a pas moyen qu’on sorte de la préhistoire ? »

Schnock-le-Naïf.

Tiré du « Trombone Illustré » Ed. Dupuis – Supplément à Spirou n°2049 du 21/07/77

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~ par cynacidironic sur 20 juillet 2012.

 
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